Michel THOURY intervient sur le dossier de rétablissement du caractère maritime du Mont Saint Michel

Dossier mis en ligne le 24 juin 2005

Le Grand Projet du Mont Saint-Michel n’est ni de droite, ni de gauche, il est historique et à ce titre, il doit être exemplaire dans sa réalisation. Or, il est évident aujourd’hui que ce Grand Projet doit être recadré.

Monsieur le Président, Chers Collègues,

Le Grand Projet du Mont Saint-Michel n’est ni de droite, ni de gauche, il est historique et à ce titre, il doit être exemplaire dans sa réalisation. Or, il est évident aujourd’hui que ce Grand Projet doit être recadré.

Si, en effet, toute sa partie environnementale et hydraulique nous paraît conforme aux attentes que nous avions émises, plusieurs dérives importantes ne sont plus aujourd’hui acceptables.
Ayant participé au lancement de ce projet, à sa conception, et continuant actuellement de le suivre au sein du Syndicat Mixte, je suis parfaitement conscient de la bonne foi des élus qui, aujourd’hui comme hier, ont accepté certains choix sur des propositions, souvent complexes, faites par les technostructures.

Il n’en reste pas moins que le constat à ce jour est alarmant :

* la première de ces dérives réside bien sûr dans l’explosion des coûts.

Je vous sais gré, Monsieur le Président, de vos efforts pour faire participer les bretons. Mais qu’il soit normand, breton, français ou européen, il s’agit là d’argent public et nous sommes tous comptables des deniers publics, encore plus à une époque où nos concitoyens réclament avec force et raison plus d’efficacité et de rigueur dans la gestion publique. En outre, dépenser plus d’argent pour réaliser un projet moins bon est encore moins acceptable et ne saurait être compris. Or, une partie des dépassements financiers tient à de mauvais choix faits dans l’organisation des flux des visiteurs et plus particulièrement dans le schéma envisagé pour les transports.

* La deuxième dérive concerne en effet ces flux et ces transports, c’est-à-dire un sujet qui intéresse tous les visiteurs du site et les montois bien évidemment.

Aujourd’hui, on nous propose un système de transport lourd et complexe, avec un coût d’investissement très élevé pour le contribuable et un coût de fonctionnement très élevé pour l’usager. Ce mauvais système conduira en effet à une tarification dissuasive pour les usagers qui ne correspond ni aux engagements passés auprès de la commune du Mont Saint-Michel, ni à l’approche populaire historique de ce grand site national et encore moins à la dynamique économique et sociale qu’un tel projet doit avoir pour le Mont Saint-Michel et sa région comme les grands chantiers culturels nationaux qui participent au développement de leur pays. Cette organisation des transports nous avait été présentée comme évidente à l’occasion de la Déclaration d’utilité publique : aujourd’hui, elle n’est plus pertinente car nous nous apercevons de ses graves conséquences en terme de coûts, conséquences qui ne nous avaient jamais été signalées de la sorte. Ajouterai-je qu’en matière de sécurité, ce système est peu fiable, voire dangereux au niveau des croisements de flux dans la Caserne, que j’aurai, je crois, donné suffisamment de bonnes raisons pour remettre sur le métier notre ouvrage.

* Car, Monsieur le Président, troisième dérive, démocratique celle-là : il n’est plus acceptable que ce Grand Projet soit de plus en plus piloté par des technostructures qui refusent le dialogue et présentent systématiquement ce qu’elles ont envie de faire passer.

Que penser de la réponse que Monsieur MALHOMME, Chef du Grand Projet, m’a faite alors que je lui faisais remarquer, lors du dernier Syndicat Mixte à Ardevon, qu’il existait des solutions moins coûteuses, plus proches des principes fondateurs, plus efficaces et permettant en outre une tarification en rapport avec le caractère populaire du Mont Saint-Michel, bref une meilleure solution que la solution actuelle. Sa réponse fut, je le cite : « trop tard, le coup est parti ». Plutôt que de revoir la copie, on préfère le confort des certitudes et l’irresponsabilité des dérives.

Et bien j’affirme qu’il faut au contraire revoir notre copie pour que le Mont Saint-Michel ne soit pas un nouvel exemple d’un projet public mal maîtrisé, coûteux et inefficace.

Car si j’ai déjà dit que la partie environnementale de ce Grand Projet me semblait satisfaisante, je réaffirme ici que ce même Grand Projet ne s’est jamais résumé au seul traitement hydraulique et environnemental du Mont Saint-Michel.

Le développement économique et social du Mont Saint-Michel, c’est-à-dire de ses milliers d’emplois directs et indirects, ainsi que de sa région, a toujours été une dimension fondamentale de ce grand projet.

A une époque où l’activité de nos entreprises et l’emploi sont et seront soumis de plus en plus à la concurrence internationale, nous devons plus que jamais avoir le souci de l’efficacité économique et sociale dans tous nos investissements.

L’industrie touristique, comme les autres, est confrontée à cette concurrence et les études les plus récentes montrent que la France souffre aujourd’hui, et de plus en plus, de deux handicaps : être une destination chère et dont les services ne sont pas toujours bien adaptés.

Ce n’est donc pas vraiment le moment, non seulement de dépenser plus d’argent, mais encore d’handicaper le Mont Saint-Michel, puis ensuite par ricochet sa région, en dissuadant les futurs visiteurs par des politiques tarifaires élevées ainsi que par des politiques de régulation autoritaire et mécanique des flux à travers un système de transport lourd, complexe et inadapté.

Or, Monsieur le Président, pour bien connaître ce pays du Mont Saint-Michel, pays qui est le mien, je peux vous affirmer que la tentation d’un Mont Saint-Michel moins fréquenté et plus élitiste sommeille depuis de nombreuses années dans la tête d’un certain nombre de responsables des technostructures, responsables dont bien sûr ni l’emploi, ni le revenu, ni même la carrière ne dépendent de la bonne santé économique et sociale future du Mont Saint-Michel et de sa région.

Cette attitude est aujourd’hui plus que jamais irresponsable et inacceptable.

Alors que nous voyons chaque jour dans notre région les difficultés rencontrées dans les secteurs agricoles, industriels et de services et alors que l’industrie touristique représente un de nos atouts majeurs pour le développement et l’emploi, il serait totalement inacceptable que nous ne soyons pas capables de mettre en valeur écologiquement et économiquement ce fabuleux patrimoine que nous avons chez nous et qui, lui au moins, n’est heureusement pas délocalisable !

C’est en se préoccupant à la fois de l’homme et de la nature que ce projet prendra toute sa dimension et donnera du sens aux investissements très importants consentis et c’est pour cette raison qu’un recadrage est nécessaire et urgent.

Tout ce travail de recadrage, Monsieur le Président, nous pouvons le faire ensemble et je souhaite, en tant qu’élu de ce pays du Mont Saint-Michel, y être beaucoup plus associé avec mes collègues, non pas quand les réponses toutes faites sont données mais au moment où les questions doivent être posées.

Les questions qui se posent aujourd’hui, quelles sont-elles ?

- sommes-nous capables de redonner du sens et de la dimension à ce projet en revenant à des principes fondateurs aussi essentiels que la démarche piétonne ou l’embarquement sur le littoral, notions non seulement qualitatives, en phase avec le site, mais également permettant une régulation douce et naturelle des flux ?

Je dis oui à condition de changer le système lourd et coûteux de transport urbain à flux tendus sans rapport avec le site et la régulation autoritaire et mécanique des flux qu’il induit et qui constituent aujourd’hui le projet d’organisation retenue.

- sommes-nous capables de présenter une alternative crédible, efficace et moins coûteuse ?

Je dis oui, mais à condition que ceux qui nous présentent les solutions ne soient pas ceux qui déterminent par avance les questions et les réponses.

Ceci pour que l’on n’arrive pas finalement, par un nouveau tour de passe-passe, à nous convaincre qu’un système lourd à 14 navettes, 5 km de trajet aller / retour et 4 arrêts intermédiaires de type transport urbain serait moins coûteux, plus efficace et plus pertinent qu’un système qui réduira substantiellement la longueur du trajet tout en supprimant la totalité des arrêts intermédiaires, qui accélèrera la vitesse de rotation des navettes, diminuera leur nombre et allègera leur fonctionnement et, qui plus est, respectera les principes qualitatifs et esthétiques fondateurs de ce grand projet tout en améliorant la sécurité et en assurant la diffusion équitable des flux des visiteurs.

- sommes-nous capables de respecter une approche populaire du Mont, grâce à une tarification en adéquation avec l’histoire et l’approche sociologique de ce site ?

Je dis oui dans la mesure où nous pourrons, grâce à cette nouvelle organisation, économiser des coûts d’investissement et de fonctionnement et offrir ainsi un tarif économique pour l’ensemble des usagers, visiteurs du site.

- sommes-nous capables de maîtriser cette organisation en régie afin de ne pas confier le monopole des accès et des transports d’un site aussi prestigieux et d’une commune à un opérateur privé ?

Je dis oui et ce sera d’autant plus aisé que le nouveau système sera moins complexe et moins lourd et je crois, Monsieur le Président, que vous serez d’accord pour refuser dès à présent de confier à un opérateur privé le service public monopolistique d’accès et de transport d’une commune quelle qu’elle soit, et encore moins de cette commune ô combien symbolique qu’est le Mont Saint-Michel.

- somme-nous capables de faire cesser cette aberration qui veut qu’aujourd’hui encore, contre tout principe d’intérêt général et contre toute équité entre les acteurs commerciaux montois, un terrain privé de deux hectares soit encore au cœur de l’allée piétonne et des parkings publics et que l’entrée publique du Mont Saint-Michel soit en fait une entrée qui deviendrait privée ?

Je dis oui et je le dis d’autant plus que cet état de fait qui perdure depuis plusieurs années pollue totalement l’atmosphère, sans compter qu’il dénature totalement le projet lauréat du concours plébiscité à l’époque par la commission d’appel d’offres à laquelle j’appartenais et qui fut voté à l’unanimité par les membres du Syndicat Mixte.

- sommes-nous capables enfin de proposer un phasage et une logistique de chantier qui soient compatibles avec le sens du projet et ne créent pas pendant les 5 années de travaux des habitudes et des pratiques qui, comme il semble envisagé aujourd’hui, réduiront définitivement le Grand Projet du Mont Saint-Michel à une approche de transport urbain en affectant la grande allée piétonne, épine dorsale du projet lauréat du concours, en une route de chantier ?

Je dis oui à condition là encore, qu’une réelle volonté politique existe et que l’on remette vraiment à plat à la fois le projet et ses conditions d’exécution.

Voilà, Monsieur le Président et Chers Collègues, le travail que nous pouvons faire en commun et c’est cette approche, trait d’union entre le passé et le présent, que je vous propose de faire ensemble en donnant notamment une écoute plus grande à ceux qui ont participé depuis de longues années à ce grand projet.

Car, Monsieur le Président, nous devons unir nos forces pour imposer nos choix à ceux qui voudraient nous faire croire que ce que nous demandons là serait désormais impossible à réaliser.

Ceci n’est ni vrai, ni acceptable :

- nos propositions remettent-elles en cause les structures essentielles du Grand Projet ?

Absolument pas, puisque nous ne remettons en cause ni le barrage, ni les aménagements du Couesnon, ni le pont-passerelle, ni l’emplacement des parkings, c’est-à-dire aucun des principaux aménagements du Grand Projet.

- nos propositions vont-elles entraîner de nouvelles études, longues et coûteuses ?

Absolument pas puisque nous connaissons les solutions et qu’en tout état de cause, après avoir consacré 10 ans à la nature à travers de nombreuses études, nous pouvons consacrer enfin un peu de temps à l’homme et à l’esprit qui l’habite ?

- nos propositions vont-elles retarder le projet ?

Peut-être et notamment si, comme il est très probable, elles doivent entraîner de nouveaux réglages juridiques.

Cela fait partie de la vie de tout grand projet et cela ne peut en aucun cas constituer une raison valable pour s’entêter dans de mauvais choix dont nous mesurons aujourd’hui les conséquences.

Monsieur le Président, mes Chers Collègues, ce sera notre honneur à nous, élus, de prendre la décision du recadrage car le projet du Mont Saint-Michel, haut-lieu de la spiritualité mondiale, doit être exemplaire et que nous n’avons pas le droit à l’erreur pas plus qu’à l’approximation.

Savoir donner du temps au temps est, comme vous le savez Monsieur le Président, l’expression d’une sagesse politique qui, vous n’en disconviendrez pas, a déjà fait ses preuves dans l’histoire récente.

Voilà, Monsieur le Président, la réflexion que je souhaite partager avec vous, ce que je commence à faire dès à présent en vous confiant cette feuille de route dont vous saurez, j’en suis sûr, faire bon usage et en espérant que le fil du dialogue que je viens d’ouvrir se poursuivra dans les mois à venir.

Henri IV disait « Paris vaut bien une messe, ne trouvez-vous pas que le Mont Saint-Michel vaut bien son salut ? ».


 


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